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INTENSIFICATION DU TRAVAIL |
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| 1. Lintensification du travail, question sociale et question de recherche | |
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Depuis quelques années, divers travaux font état dune intensification du travail en France (Fernex, 1998 pour une revue). Ces travaux se fondent sur des méthodes variées, statistique ou monographie, interrogation des personnes ou observation. Ils relèvent de disciplines différentes : économie, ergonomie, psychologie, sociologie. Le même constat dintensification du travail est fait dans bon nombre dautres pays économiquement développés, dans lUnion européenne comme en Amérique du nord. Lintensification du travail est susceptible de dégrader profondément la qualité de vie au travail. Elle risque de limiter, voire dannuler ou même dinverser les progrès que laissaient augurer les aspects les plus étudiés jusquici des mutations du travail, comme laccroissement des marges dinitiative consenties aux travailleurs. Elle paraît une cause déterminante de la dégradation des conditions de travail perçues par les salariés. Dans notre pays, la question de lintensité du travail est sortie du seul débat scientifique pour venir au premier plan de lactualité sociale à loccasion du débat sur les 35 heures. Certes, ce sont surtout les formes les plus brutales et, si on peut dire, traditionnelles dintensification du travail, comme la suppression des pauses, qui ont été mises en exergue par le discours syndical et les médias. Les travaux des chercheurs mettent plutôt laccent sur des formes plus subtiles et innovantes dintensification du travail. On peut cependant raisonnablement penser que le retour de formes dintensification particulièrement faciles à objectiver et susceptibles de susciter des résistances collectives saccompagne dune poursuite, et même dune accélération, dune intensification jusque là discrète bien que rapide (Flottès, 1999). Il nest nullement certain que cette évolution soit soutenable (au sens donné à ce terme en écologie) tant au niveau des individus quau niveau de la société globale. Les effets à long terme de lintensité du travail peuvent être plus graves encore que ses effets immédiats, en matière de santé physique et mentale comme dinsertion professionnelle et sociale. Dautre part, la pression excessive au travail est dans certains cas source de souffrances et amène lexpression dune révolte, le sentiment dune injustice. Même si cette révolte ne débouche pas sur une expression politique, elle risque dentraîner une démotivation[1] dommageable à terme aux performances économiques. Il nest dailleurs nullement assuré que lintensification du travail soit la clé de lefficacité économique. Elle pourrait tout aussi bien nêtre quun palliatif à la mauvaise organisation, voire un symptôme de celle-ci ; et une conséquence indirecte dune aggravation des antagonismes sociaux. Or les connaissances scientifiques sur le sujet demeurent dispersées, notamment parce quelles sont originaires de différentes disciplines. Les concepts ne sont pas suffisamment unifiés et précisés. La diversité des formes dintensification (et donc celle de leurs causes et de leurs conséquences) na pas fait lobjet dun examen systématique. En particulier, on manque détudes comparatives entre entreprises comme entre pays. Larticulation entre lintensification du travail et les autres aspects des transformations des organisations et de la main-duvre est insuffisamment connue. Lintensification du travail ne peut être maîtrisée si elle est soit ignorée (ce qui était le cas jusquil y a peu), soit présentée comme une conséquence fatale dévolutions économiques exogènes. Or létat de nos connaissances ne permet pas de bien situer les marges de décision des divers acteurs. |
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| 2. Des questions encore ouvertes | |
| 2.1 Intensité, performance et horizon de temps | |
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L'évolution de l'intensité du travail dépend des critères de gestion
(Bartoli, 1999 ; Zarifian, 1999) et particulièrement de l'évolution
des horizons de temps dans l'entreprise. En dehors du cadre journalier
de la production ou du service rendu, il faut prêter attention, également
: Tous ces temps (sauf peut-être le travail en temps différé qui fait l'objet d'évolutions plus contradictoires) sont actuellement sous pression. Les horaires sont de plus en plus flexibles, les changements doivent aboutir avec un terme de plus en plus court, les objectifs sont remis en jeu d'année en année et l'apprentissage tend à être externalisé. On peut lire, en amont, cette pression comme provenant, d'une part, d'exigences nouvelles de l'actionnariat et, d'autre part, de la volatilité croissante des marchés. L'actionnariat structuré d'une part autour de gestionnaires de portefeuilles et d'autre part autour de grands investisseurs suit les résultats financiers des entreprises de plus en plus près. On en est à porter attention aux résultats trimestriels et cela se répercute désormais jusque dans les unités de production qui sont sommées de produire des résultats à échéance de trois mois. Cela produit des mots d'ordre contradictoires et une pression du court terme qui est nouvelle. Cette pression de l'actionnariat est par certains côtés une conséquence de la volatilité des marchés. Le marché automobile est devenu une sorte de paradigme des évolutions énormes qui peuvent se produire en l'espace de moins d'un an : incertitudes sur le lancement d'un nouveau modèle, variations globales des achats par pays et dans l'ensemble de l'Europe, structuration par les coûts qui succède brutalement à une structuration par la qualité. Mais l'automobile n'est pas le seul secteur concerné : pratiquement tous les secteurs doivent faire face désormais à des variations du volume et du contenu de la demande aussi brusques qu'imprévisibles. On rabat alors tous les raisonnements sur le court terme, la seule stratégie rationnelle étant de ramasser une plus value quand elle est là. Cela conduit à accentuer la pression de court terme, une fois encore dans tous les secteurs de l'entreprise : une stratégie n'est valable que provisoirement et, donc, si on veut qu'elle soit efficace il faut qu'elle porte des fruits rapidement. Les outils de performance sont revus périodiquement et le "top management" tenant à rester en place va privilégier les résultats immédiatement valorisables. C'est donc un premier champ de questionnement autour de la performance : Comment le raccourcissement des horizons de temps dans la mesure de la performance pèse-t-il sur l'intensité du travail, en termes de rapidité des changements à produire, de multiplication des situations d'urgence financière et donc de coups de bourre, et de volatilité des mots d'ordre ? Ici on est dans le cas où la pression sur la performance devient directement une pression sur le travail. Mais il vaut la peine de suivre les articulations fines entre performance et mutations du travail car il n'y a pas de lien direct et automatique entre les deux. Dans le monde de l'industrie, lorsque les opérateurs sont partie intégrante du flux, cest à dire lorsquils sont encyclés, lorsquils travaillent directement à la chaîne, il y a un lien fort entre l'intensité de leur travail et le niveau de performance. Cela dit, on pourrait déjà, ici, introduire un distinguo car on sait bien que la qualité du produit, même dans ce cas, n'est pas directement liée à l'intensité du travail et que produire du non conforme peut faire chuter fortement les performances. Ce qui vaut dans ce cas pour la qualité, vaut encore plus dès que les opérateurs sont décalés par rapport au flux de production. Plus ils sont décalés moins il y aura de connexion directe entre performance globale et intensité du travail. Lorsque des opérateurs gèrent un gros ensemble industriel (grosse machine de fabrication ou, plus encore, grand process) les travaux vont se concentrer sur le taux de déchet, sur les pannes, sur loptimisation de linstallation et donc sur une qualité dintervention, danticipation et de formalisation bien plus que sur lintensité du travail des opérateurs. Plus de performance ne passe pas forcément par plus d'intensité du travail, mais d'abord par un meilleur usage des installations. La qualité de l'organisation de la production est primordiale dans l'atteinte de la performance et cette qualité peut même rejaillir sur le confort de travail (Veltz et Zarifian, 1994). Il est possible qu'une plus grande performance soit atteinte avec un plus grand confort de travail. En tout état de cause il vaut la peine d'examiner les articulations complexes entre travail et performance, entre confort et intensité du travail et performance globale, à partir de cas concrets mais aussi en essayant de repérer les grandes tendances générales. Sur ces différentes facettes de la question de la performance il faudra faire dialoguer économistes, gestionnaires, sociologues et hommes de terrain, afin de croiser les regards et de progresser dans ces différentes questions. |
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| 2.2. Intensité, organisation du travail et qualification | |
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On vient de dire que l'intensité du travail à performance donnée peut varier fortement suivant la qualité de l'organisation de la production. Cela oriente immédiatement vers un nouveau champ de questionnement qui est celui de l'organisation du travail. Suivant le mode de cette organisation ce qu'on appelle l'intensité peut être vécu très différemment. L'ensemble de ce paragraphe 2.2 est centré sur des questions de sociologie du travail mais qui ouvrent sur des questions posées aux sciences de l'éducation, à la sociologie quantitative et à la psychologie du travail (autour de la question de la capacité d'action). |
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| 2.2.1 Intensité du travail et capacité d'action. | |
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Les enquêtes de terrain montrent, pour commencer, quune contrainte, quelle quelle soit, na absolument pas le même sens selon quon la subit passivement, ou selon quon la considère comme un objectif à atteindre, par rapport auquel on a des moyens daction à disposition. La qualité dorganisation se mesure à la qualité des moyens mis à dispositions des salariés concernés, à lautonomie effectivement concédée à ces mêmes salariés, à lanticipation temporelle à laquelle ils peuvent accéder, à la puissance daction dont ils disposent individuellement ou en groupe pour faire face aux contraintes. Qu'en est-il de tous ces aspects ? Jusqu'à quel point cette puissance d'action, ces différents moyens, cette autonomie se développent-ils aujourd'hui ? Jusqu'à quel point cela contrebalance-t-il l'augmentation du nombre de contraintes ou de paramètres auxquels les salariés doivent prendre garde ? |
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| 2.2.2 Une multidimensionnalité du phénomène qui demande des objectivations fines. | |
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On a déjà parlé des différents paramètres de temps qui traversent une entreprise. Nous venons de parler de "contraintes" et de "paramètres" sans plus de précisions. Entre les normes de qualité, l'horizon des délais, la pression directe des clients, les indicateurs qui objectivent le travail, les rythmes de changement organisationnels, la clarté des rôles, la qualité des moyens à disposition, comment se structurent les rapports, les compensations ou les renforcements ? Répondre à ces questions c'est déjà s'interroger sur les outils statistiques actuellement existants, sur la manière dont ces questions sont d'ores et déjà objectivées dans les entreprises, sur l'ensemble des éléments à prendre en compte, sur de nouvelles exploitations de sources actuellement existantes et sur la conception possible de futures enquêtes. Il sera particulièrement fructueux dans ce cadre de croiser les connaissances de ceux qui ont approché ces questions au travers d'outils statistiques (Cézard, Dussert et Gollac, 1992 ; Aquain, Bué et Vinck, 1994 ; Gollac et Volkoff, 1996 ; Valeyre, 1999 ; Cézard et Hamon-Cholet, 1999) et de ceux qui les ont approchées par des enquêtes de terrain (par exemple les auteurs du numéro de Santé-Travail, 1996 sur le thème). |
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| 2.2.3 Intensité, Complexité, Qualification | |
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Par certains aspects l'augmentation des contraintes aboutit davantage à un travail plus complexe qu'à un travail plus intense. Se pose dès lors la question de la reconnaissance de cette complexité dans des systèmes de qualification ad hoc. Y a-t-il un lien entre intensité-complexité et les systèmes de classification par compétences qui émergent aujourd'hui ? Qui parle de qualification parle aussi d'apprentissage. Y a-t-il des processus d'apprentissage qui permettent de maîtriser cette nouvelle complexité ? Quels sont-ils et comment les mettre en oeuvre ? En parlant de qualification on permet aussi de faire rentrer ces nouvelles exigences dans un débat collectif où l'on mesure les apports de différents acteurs et où l'on se met en mesure de transformer ce qui est une pression non négociée en un accord débattu publiquement |
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| 2.3 Intensité, subjectivité, biographie | |
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De nombreux travaux dergonomie ont montré de manière convaincante que lintensification du travail était susceptible dentraîner, toutes choses égales par ailleurs, une dégradation des conditions de travail. Cette dégradation ne provient pas seulement de la nécessité de faire plus de gestes ou dopérations dans le même temps. Dune part, elle provoque une tension propre (Laville, 1968, Teiger et al., 1973)[2]. Dautre part, les conditions de travail ne dépendent pas seulement des caractéristiques objectives de la tâche et de son environnement qui simposent aux salariés. Elles dépendent aussi de la possibilité quont ou nont pas les salariés de construire leur activité dune façon qui leur convienne personnellement, en tant quindividu ayant des caractéristiques physiques et mentales spécifiques (Guérin et al., 1991). Chaque travailleur essaie de contourner les pénibilités et les difficultés de sa tâche, ce qui nécessite notamment liberté dans le choix des modes opératoires, anticipation et coopération. Lintensification du travail oblige à choisir le mode opératoire le plus rapide et non le plus commode. Lurgence empêche de se préparer des conditions de travail adaptée. La coopération peut être entravée par le manque de disponibilité que crée une intensité excessive du travail. La dégradation des conditions de travail vécues par les salariés, enregistrée depuis 1984 par les enquêtes statistiques du Ministère du travail, en dépit des efforts dorganismes tels que lAnact et de nombreuses améliorations apportées, au moins par les grandes entreprises, à lenvironnement matériel du travail pourrait sexpliquer par lintensification du travail (Gollac et Volkoff, 1996). Pour autant, celle-ci ne doit pas être assimilée purement et simplement à une dégradation du travail (Gollac, 1999 ; Gollac et Volkoff, 1999). Premièrement, si lintensification réduit, voire annule les progrès de lautonomie et de linitiative consenties aux travailleurs, inversement les possibilités de faire face à lintensité du travail dépendent des marges de liberté consenties aux travailleurs par lenvironnement technique et organisationnel (voir ci-dessus § 2.2.1). Deuxièmement, à un moment donné de sa trajectoire, le fait quun individu ressente une pression élevée au travail nest pas nécessairement incompatible avec le fait quil exprime un rapport subjectif positif à celui-ci. Cest ce que suggère (avec toutes les réserves appelées par lemploi de ce mode dobservation en matière de subjectivité) lanalyse de lenquête Travail et modes de vie réalisée en 1997 par lINSEE et lEcole normale supérieure (Baudelot et Gollac, 1999). Cette enquête montre aussi que le cumul dune forte pression et dune certaine forme de bonheur au travail dépend des ressources détenues par les travailleurs et des gratifications matérielles ou symboliques quils reçoivent. Cette disposition correspond à lillusio décrite par la sociologie des champs sociaux, dont les observations et les modèles pourraient donc être étendus, dans des limites et avec des aménagements quil conviendra de discuter, à la description de situations de travail hors des mondes artistiques ou scientifiques classiquement étudiés par cette approche. Bien entendu, la pression ressentie au travail ne saccompagne pas toujours de cet état dillusio. Il est fréquent que les salariés concernés ne puissent pas, ou plus, consentir les investissements nécessaires pour faire face aux exigences dun travail intense, et expriment souffrance, malheur et révolte. Le partage entre illusio et malheur ne sexplique que partiellement par les grands déterminants tels que la catégorie sociale ou le sexe. En particulier, lexpression de la souffrance, même si elle est un peu plus fréquente chez les travailleurs peu qualifiés ou peu formés, émane de personnes appartenant à tous les groupes sociaux. La faible détermination du rapport malheureux au travail par les structures sociologiques a sans doute des effets notables sur le traitement pratique des conditions de travail (voir ci-dessous). Elle constitue aussi une énigme scientifique, à la solution de laquelle la littérature disponible apporte des éléments de réponse qui gagneraient à être rassemblés, confrontés et consolidés[3]. Une première explication renvoie aux analyses ergonomiques de lactivité de travail. Dans la mesure où lintensification du travail est un obstacle à la construction par les travailleurs dun travail adapté à leurs caractéristiques personnelles, on peut sattendre à ce quelle exacerbe les différences entre les conditions de travail vécues par les individus à conditions de travail objectives égales. Dans cette optique, lintensification du travail est cause de dégradation du travail, mais avec une inflexion importante par rapport à lusage ordinaire de cette expression. Il sagit du travail comme activité dun individu singulier. Une évolution qui sera une dégradation pour un travailleur donné pourra ne pas lêtre pour un autre, placé pourtant dans des conditions en apparence analogues. Une autre explication rompt avec la vision statique, proposée notamment par la plupart des enquêtes statistiques. Diverses observations tendent à montrer que, en particulier quand la pression du travail est forte, les individus qui réussissent à un moment donné à faire face peuvent craquer (Astrand et al., 1989 ; Vézina et al., 1989) pour des raisons endogènes (épuisement au sens large), exogènes (modification de la situation familiale) ou mixtes (désajustement entre les espérances et les gratifications matérielles ou symboliques perçues). Ces observations ont été réalisées par des chercheurs appartenant à différentes disciplines comme la sociologie (par exemple : Balazs et Faguer, 1991), la psychosociologie et la gestion (par exemple : Aubert et de Gauléjac, 1991), la psychologie et la psychodynamique du travail (Lidvan et Girault-Lidvan, 1999 pour une revue récente). Leur confrontation systématique permettrait de dégager déventuels facteurs explicatifs des ruptures biographiques décrites. Cette confrontation ne peut se limiter à une synthèse bibliographique car la variété des orientations disciplinaires entraîne naturellement une attention différente à divers ordres de variables. Il apparaît donc utile dorganiser une discussion inter-disciplinaire. Lanalyse dynamique des liens entre intensification du travail et déroulement des carrières (et plus largement des biographies) nest pas seulement nécessaire pour préciser limpact de cette intensification en terme de bien-être (Derriennic, Touranchet et Volkoff, 1998). Les récents développements de la démographie du travail (Marquié, Paumès et Volkoff, 1995) ont mis en évidence lintérêt dune telle approche pour comprendre les phénomènes de sélection et dexclusion sur le marché du travail. En coupe instantanée au niveau individuel, et en évolution au niveau des agrégats, lintensité et lintensification du travail sont loin de concerner en priorité les travailleurs les moins qualifiés. Ceci est cohérent avec le fait que la forme actuellement dominante dintensification du travail est en même temps une complexification de celui-ci[4]. Cependant, en létat actuel des connaissances, nous ne savons pas bien quel(s) processus a (ont) conduit a cet état de fait. Les transformations organisationnelles allant dans le sens dune intensification-complexification du travail concernent-elles principalement des secteurs ou des entreprises à main-duvre qualifiée ? Ces transformations se sont-elles accompagnées de recrutements et dévictions massives ? Ou bien y a-t-il eu sélection et éviction au niveau individuel, les personnes les moins préparées par leurs propriétés sociales aux nouvelle caractéristiques du travail étant les premières à craquer ? Les observations monographiques existantes pourraient être mobilisées, au moins pour suggérer des hypothèses[5]. Pour la raison exposées ci-dessus, la synthèse de ces observations, issues de différents domaines de recherche, gagnerait à ne pas se limiter à une revue de littérature. |
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| 2.4 Formes dintensification et contexte national | |
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Lintensification du travail nest pas propre à la France. La revue réalisée par Dhondt (1998) met évidence ce phénomène dans tous les pays de lUnion européenne pour lesquels des données denquêtes statistiques sont disponibles. Ce constat a été confirmé par les enquêtes statistiques européennes sur les conditions de travail (Paoli, 1998). Par des méthodes très différentes, le même constat dintensification a été dressé pour les Etats-Unis par Askenazy (1998) et par Fairris et Brenner (1998). Ces travaux montrent cependant des écarts sensibles, dun pays à lautre, dans le calendrier de lintensification (en France, celle-ci semble avoir été tardive et dautant plus brutale). Il semble aussi que les formes dintensification étudiées varient dun pays à lautre ; mais il est difficile de faire la part des différences réelles et des écarts dans les descriptions attribuables aux différences de problématique et dappartenance disciplinaire des auteurs. Les brèves indications que nous donnons ci-après, et qui sont susceptibles dêtre révisées après examen plus large et plus approfondi, visent seulement à donner une idée de la variété des approches, à montrer lexistence de débats, et la nécessité dune capitalisation mais aussi dune clarification. La littérature britannique sest particulièrement intéressée à sur la mesure de lintensité du travail. Des auteurs britanniques ont conçu un indice synthétique dintensité du travail, sur la base duquel on a pu conclure à une intensification au cours des années Thatcher. Cet indice a été critiqué, notamment par Guest (1990). Revenant sur cette critique, Edwards et Whitston (1991) ont ultérieurement défendu à nouveau lidée dune intensification du travail. Il semble, mais ce point mérite examen, quen Grande-Bretagne, des formes dintensification classique (accélération dun travail dont le contenu reste homogène) coexistent avec des formes dintensification liées à des réorganisations : la confusion entre ces formes pourrait être à lorigine des controverses. Les travaux nord-américains portent souvent un regard beaucoup plus global sur les réorganisations du travail (Cappelli et al., 1997) liées notamment à la lean production. Ils mettent rarement la question de lintensité du travail au centre de leur problématique tout en apportant des informations importantes à ce sujet. Selon Askenasy (1999) qui a réalisé une revue de cette littérature, les travaux portant sur des cas précis ou sur les déclarations des travailleurs donnent une vision assez contrastée . Certains auteurs mettent laccent sur le bien-être que les réorganisations apporteraient aux travailleurs. Mais ce point de vue est vigoureusement contesté par de nombreux autres, pour lesquels ces réorganisations engendrent une intensification du travail, cause dune pénibilité accrue. De nombreuses recherches aux Pays-Bas et en Europe du Nord portent sur les conséquences de lintensification du travail (par exemple Houtman et al., 1991, pour les Pays-Bas, Kauppinen-Toropainen, 1993, pour la Finlande). Une approche psycho-sociale, inspirée par les travaux de Karasek et coll. (1990) est largement répandue : elle insiste sur limportance détudier conjointement les moyens de travail (y compris lautonomie) et lintensité du travail. Ces travaux paraissent utiliser avec confiance des notions telles que lintensité du travail ou la pression au travail. Ils sintéressent surtout aux conséquences de lintensité du travail. Les pays scandinaves procèdent par ailleurs à des mesures régulières dindicateurs de pression temporelle, fondés sur les déclarations des salariés. Ce positionnement scientifique traduit peut-être le fait que dans ces pays lintensité du travail, la pression, le stress seraient des notions construites socialement de façon assez solide, justifiant des recherches orientées vers les applications et la constructions dindicateurs sociaux. On voit que les pratiques nationales de recherche diffèrent par lintérêt accordé à lintensification du travail, par linsertion de celle-ci dans une approche plus globale du changement organisationnel, par les perspectives disciplinaires dominantes. Il est plus que probable quen raison des contextes économiques et institutionnels différents, lintensification du travail na ni la même ampleur ni la même forme dans tous les pays. Mais un constat un tant soit peu assuré de ces écarts suppose un débat préalable avec les chercheurs ayant étudié, dans des optiques et par des moyens assurément différents, des réalités possiblement différentes. |
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| 3 Un séminaire multidisciplinaire | |
| Face à un phénomène émergent et qui commence à trouver son expression dans la communauté scientifique, le moment paraît venu de rassembler les travaux réalisés ou en cours, de confronter les expériences de chercheurs venus dhorizons différents, de trouver des mots pour comparer et cumuler les recherches. Cest pourquoi nous proposons dorganiser un séminaire pluridisciplinaire, fonctionnant à un rythme régulier (approximativement mensuel) et débouchant sur une synthèse et une clarification de la question. | |
| 3.1 Composition et fonctionnement | |
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Lun des objectifs assignés au séminaire sera déclaircir la notion dintensification du travail. Pour être fécondes, les approches pluridisciplinaires doivent veiller tout particulièrement à clarifier les concepts employés. Lapproche pluridisciplinaire accroît aussi la nécessité dexpliciter et de critiquer les protocoles dobservation. Cet effort de clarification et de discussion nous paraît difficilement compatible avec le fonctionnement dun groupe nombreux, même sil est nécessaire que soit représentée une diversité dapproches et de points de vue. Dautre part, une excessive hétérogénéité des participants risquerait dintroduire de la confusion dans des débats de toutes façons complexes. Enfin la critique est plus facile à formuler et à recevoir lorsquelle est réciproque. Pour toutes ces raisons, nous proposons lorganisation dun séminaire fermé, limité à 15 ou 20 membres. Cette limitation implique que les participants aient une activité effective de recherche scientifique en liaison avec le thème. Il peut sagir de chercheurs travaillant explicitement sur lintensification du travail, mais aussi de chercheurs étudiant des thèmes connexes (de nombreux travaux qui ne sont pas explicitement centrés sur lintensification apportent des informations nécessaires à sa compréhension). Outre le CEE et le LATTS, des chercheurs appartenant au CREAPT (S. Volkoff) et à lIRES (F. Michon) ont dores et déjà manifesté leur intérêt pour la démarche que nous proposons et leur souci de participer. Nous envisageons aussi, notamment, de contacter les chercheurs ayant présenté des travaux au colloque Intensification du travail et santé organisé en juillet 1999 par lISERES ou au colloque de Cerisy Le travail, de lentreprise à la cité de septembre 1999. Par ailleurs il nous paraît souhaitable quau delà de lUniversité et des centres de recherche académiques, puissent participer des membres dorganismes aux frontières du monde de la recherche (comme lAnact, la DARES, la Fondation européenne pour lamélioration des conditions de travail) dès lors que leur production est scientifiquement validée. La participation sera dans tous les cas subordonnée à la fourniture dune contribution effective (soit la présentation dun travail, soit un rôle de discutant). La conception et lanimation générales du séminaire seront assurées par Frédéric de Coninck, directeur du LATTS et Michel Gollac, directeur de recherches au CEE. Il nous semble nécessaire que le séminaire bénéficie du temps long nécessaire à la maturation dune véritable réflexion collective, sans cependant courir le risque de voir ses participants se disperser ou leur intérêt fléchir. Une durée de dix-huit mois paraît un bon compromis. Elle permettrait dorganiser, à un rythme raisonnable, une quinzaine de séances, ce qui autorise lexamen des divers points recensés dans la partie 2. Outre lexamen des travaux des participants, il sera évidemment nécessaire détudier ceux dautres auteurs. Pour les raisons que nous avons déjà exposées, il est plus que souhaitable que cet examen prenne la forme dune discussion avec ces auteurs, sur la base dun exposé du dernier état de leurs recherches. Le groupe pourrait aussi décider de consacrer un nombre limité de séances à laudition de personnes extérieures au champ de la recherche, mais à qui leur position permet un rôle dobservateur : membres dinstitutions intervenant dans le domaine des conditions de travail, militants syndicaux, cadres dentreprise, Lexamen de travaux étrangers et le recueil dinformations sur létat des recherches dans divers autres pays (en priorité les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et les pays scandinaves, pays où existent de nombreux travaux en lien avec le thème de lintensification du travail, et où par ailleurs les situations semblent assez contrastées) est une priorité. Il est indispensable que des chercheurs étrangers puissent soumettre leurs travaux à la discussion du séminaire, et souhaitable quun ou deux fassent partie du groupe de travail. Outre lapport intellectuel et lapport de connaissances dans le cadre du séminaire, leur participation peut être considérée comme un investissement en vue de la constitution dun réseau de recherche durable et de lélaboration de comparaisons internationales. Dautre part, en particulier compte tenu du fait que le champ de recherche envisagé est émergent et que les recherches en France ne sont pas pléthoriques, il serait regrettable de limiter la participation aux seuls Parisiens ou même Banlieusards. Le financement que nous sollicitons est destiné à permettre les déplacements de chercheurs étrangers ou provinciaux. |
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| 3.2 Produits du séminaire | |
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Comme nous venons de le dire, le fonctionnement même du séminaire peut être considéré comme un investissement de recherche. On peut toutefois en attendre des retombées plus immédiatement tangibles. 1) Un rapport dactivité comprendra le texte des communications présentées et un compte rendu substantiel des discussions. Ce rapport sera rédigé par Damien Cartron, ingénieur détudes au CEE. 2) Une synthèse des travaux sera élaborée collectivement et rédigée par le même auteur. Il est difficile de prétendre élaborer une synthèse qui soit également pertinente du point de vue de différentes disciplines. Le document proposé situera lapport de ces disciplines dans une perspective sociologique, tout en faisant ressortir au mieux leurs points de vue respectifs. Au cas où, comme on peut raisonnablement lespérer, le fonctionnement du séminaire et le travail de synthèse montreraient que les concepts sont suffisamment éclaircis et les résultats suffisamment cumulatifs, nous envisageons dorganiser un colloque international ouvert et de rédiger un ouvrage. Nous ne sommes toutefois pas certains que ceci soit possible, et ces activités ne sont pas comprises dans la présente proposition. |
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| 4 Références | |
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[1] Les enquêtes dopinion sur la satisfaction au travail font état dune dégradation assez continue. Quelles que soient les limites de ce type dinstrument, une telle évolution fait problème. [2] Dans le cas du travail répétitif, cette tension pourrait être une cause déterminante de lapparition de troubles musculo-squelettiques [3] Les états dillusio sont au contraire clairement dépendant des propriétés sociales. Et il en est de même dun troisième type dattitude (incompatible avec lintensité du travail) quon peut qualifier de retrait selon la terminologie de R. Sainsaulieu. [4] Lintensification de leur travail est en général subie par les salariés : une de ses conditions importantes de possibilité est lexistence de catégories en position de faiblesse sur le marché du travail, sans être pour autant moins qualifiés, et tout particulièrement les jeunes. Le fait que lintensification ne soit pas une déqualification et lutilisation de techniques managériales qui laccompagnent, expliquent conjointement quelle permette des formes dadhésion en même temps quelle suscite des résistances. [5] Celles-ci pourraient inspirer des travaux statistiques utilisant notamment la nouvelle enquête Changement organisationnel et informatisation réalisée par le CEE, la DARES, lINSEE, le SCEES et le SESSI. |
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